|
|||||||||
|
|||||||||
|
La controverse sur les fausses-mémoires Par Jean Côté , psychologue ( extrait du livre de Jean Côté intitulé La thérapie par le tunnel, p.52-64 ) . On ne peut mentionner la malléabilité et la plasticité de la mémoire, surtout dans le cadre d’une thérapie basée sur le rappel différé de souvenirs traumatisants, sans aborder le sujet des fausses-mémoires. Aux U.S.A., des thérapeutes de plus en plus nombreux attribuent à des événements pénibles survenus dans l’enfance ou l’adolescence la cause des symptômes présents chez leurs clients, événements inconnus de ces derniers. La thérapie consiste, entre autres, à retrouver ces événements et à les faire revivre par le client. Or, il y a des thérapeutes qui ont pour postulat de base que tous les symptômes de leurs clients sont dus à un abus sexuel occulté. C’est le début du dérapage, qui s’aggrave considérablement quand le thérapeute exige en outre comme condition sine qua non du succès de la thérapie la confrontation à l’abuseur. Confrontation qui dans certains cas aboutit devant une cour de justice. On peut imaginer les déchirures, les tragédies au sein des familles. Celles-ci ont fondé une association, la False Memory Syndrome Foundation ( F.M.S.), pour aider les parents qui se retrouvent tout à coup accusés de crimes qu’ils prétendent ne pas avoir commis. Tout ceci a déclenché une controverse qui fait rage, le mot n’est pas trop fort, présentement aux Etats-Unis. On retrouve des cliniciens et des chercheurs des deux côtés de la barricade. Aux deux extrêmes sont positionnés, d’une part, les tenants de l’abus sexuel-cause-de-tous-les-maux et de l’autre, les négateurs de l’existence même de souvenirs occultés. En thérapie, il est reconnu par à peu près tout le monde que même si elle n’est pas négligeable, ce n’est pas la vérité historique qui importe, mais la vérité subjective du client. J’ai bien dit la vérité du client et non pas celle que le thérapeute voudrait imposer au client. Or présumer de l’existence d’un abus sexuel à l’origine de toute pathologie peut entraîner la suggestion d’un tel abus qui, de fait, n’a peut-être pas existé. Comment un thérapeute peut-il s’y prendre pour en arriver à un tel résultat? D’abord, par le genre de questions posées: «Tu sais, selon mon expérience, beaucoup de personnes qui ont les mêmes problèmes que toi ont vécu des choses très pénibles dans leur enfance, comme avoir été battues ou abusées sexuellement. Et je me demande s’il n’y a pas quelque chose comme ça qui te serait arrivé. » Ou encore: «Tes symptômes me disent que tu as été abusée dans ton enfance. Qu’est-ce que tu peux me dire là-dessus? » Ou de façon encore plus suggestive: «Tu m’apparais comme le genre de personne qui a été abusée sexuellement. Dis-moi ce que ce salaud-là t’a fait! ». Et puis il y a les techniques utilisées dont voici quelques-unes: l’hypnose, la régression d’âge, la visualisation guidée, l’interprétation sexualisée des rêves, la suggestion de lectures sur l’abus sexuel, l’interprétation de symptômes physiques comme des «mémoires corporelles » d’événements de l’enfance, la recommandation de se joindre à un groupe de survivants de l’inceste, la négation des doutes sur la véracité des souvenirs recouvrés. Le contexte de la thérapie est important aussi, indépendamment de la technique utilisée. Connaissant le postulat de son thérapeute sur l’abus sexuel-cause-de-tous-les-maux, la «bonne cliente » pourrait répondre à son attente en découvrant tout à coup un abus sexuel dans son passé. Ça lui sera d’autant plus facile si elle a lu ou vu des films et émissions de T.V. sur le sujet. Il n’y a pas un talk-show américain qui n’a pas consacré au moins une émission à ce problème crucial. Il y a même des thérapeutes qui, au début de la session de thérapie, montrent des vidéos sur l’abus sexuel ou un sujet connexe. Dans le but, bien sûr, de «réveiller » des souvenirs. Si la personne est sous hypnose et qu’elle est très hypnotisable, c’est une occasion de créer une fausse-mémoire d’abus sexuel. Et il y aussi les attentes de la cliente. Si celle-ci est convaincue d’avoir été abusée sexuellement sans pourtant s’en souvenir, les techniques ci-devant mentionnées, si elles sont mal utilisées, peuvent l’aider à confirmer sa position. Et le pire, c’est qu’elle risque d’y croire sans qu’on sache si de fait c’est arrivé. Et c’est là le gros problème: si une scène d’abus sexuel occulté surgit tout à coup en thérapie, que ce soit sous hypnose ou pas, il n’y a aucun moyen de dire si c’est un fait ou une fiction à moins d’une corroboration externe. Par contre, Terr et Walker font remarquer à juste titre que l’abus sexuel peut avoir eu lieu même si on ne peut le faire corroborer. Je suis bien d’accord avec elles, mais il faut se rappeler que cette controverse sur les fausses-mémoires se fait sur un fond de poursuites judiciaires. C’est pourquoi le débat s’est tellement polarisé, sur le modèle antagoniste de la cour. Et en cour, il faut une preuve étanche. Le thérapeute partisan de l’abus sexuel-cause-de-tous-les-maux croit, bien sûr, à la réalité de l’abus sexuel. Il va souvent franchir une autre étape: exiger la confrontation à l’abuseur. Et là, c’est la tragédie pour bon nombre de familles. Depuis sa fondation en mars 1992 à mai 1994, la F.M.S. Foundation a reçu 13 000 appels de parents prétendant avoir été faussement accusés d’abus sexuel, mais pas nécessairement poursuivis en justice. La FM.S. Foundation suit actuellement 800 causes dont elle a entendu parler et qui se répartissent en trois catégories: parent(s) poursuivi(s) par enfant, thérapeute poursuivi par quelqu’un qui, après avoir accusé un parent, se rétracte, et thérapeute poursuivi par une tierce partie. On n’a pu me fournir la répartition entre les groupes. Dans l’Etat du Massachusetts de 1990 à 1994, il y a eu quatre cas de poursuite après recouvrement de réminiscences traumatiques. Un de ces cas concernait un prêtre qui avait abusé de nombreux enfants, dont plusieurs avaient occulté l’abus. Seulement en 1993, toujours dans le même Etat, il y a eu 2149 cas d’abus sexuel certifiés, 400 hommes étaient en prison pour délits sexuels contre des enfants et 575 étaient en probation. Si l’on compare ces statistiques, on ne peut pas dire que c’est la ruée vers les études légales comme le laissent entendre certains médias. Selon le ministère de la Justice, il y a aux Etats-Unis à chaque année 250 000 enfants qui sont abusés sexuellement. Je présume que les abuseurs ne sont pas tous des étrangers. La False Memory Syndrome Foundation, comme son nom le laisse entendre, nie la véracité d’un abus sexuel découvert au cours d’une thérapie. Mais que veut dire au juste le «syndrome de la fausse-mémoire »? D’après Kihlstrom, c’est
La F.M.S. Foundation a fait appel à des experts, dont Elizabeth Loftus, une psychologue bien connue pour ses recherches sur la mémoire. Très préoccupée par la détresse des familles accusées tout à coup d’abus sexuel, elle a écrit un ouvrage au titre assez révélateur de son opinion: The Myth of Repressed Memories. Un autre ténor de cette façon de penser est Richard Ofshe qui, avec Ethan Watters, a écrit lui aussi un livre sur la question au titre non moins révélateur: Making Monsters. Il a dédié son livre à ses parents. Les parents ont donc leurs défenseurs. Mais qu’arrive-t-il dans tout ça aux victimes d’abus sexuel qui n’ont quand même pas cessé d’exister malgré ces prises de position radicales? Loftus et Ohshe, la main sur le coeur, déplorent solennellement le drame des abus sexuels. À condition, bien sûr, de s’en rappeler... Devant l’ampleur de cette controverse, l’American Psychiatric Association, l’American Medical Association et l’American Psychological Association ont chacune formé un comité d’experts pour étudier la question et formuler une prise de position. Ces trois organisations professionnelles reconnaissent toutes la réalité d’abus sexuels occultés. Spiegel et Schefflin qualifient «d’irresponsable » l’attitude de ceux qui nient cette réalité. McConkey et Sheehan consacrent à peine deux lignes de leur excellent ouvrage sur l’hypnose et la mémoire pour rejeter cette position du revers de la main. D’autres ont consacré un peu plus d’espace pour réfuter les allégations de Loftus, en particulier sur les fausses-mémoires. Olio fait remarquer que Loftus semble confondre possibilité avec probabilité et réalité et qu’elle généralise indûment à partir d’études en laboratoire. Elle ajoute qu’il n’y a aucune évidence scientifique présentement pour prouver qu’on peut créer une fausse-mémoire d’abus sexuel chez quelqu’un qui n’a pas de traumatisme dans son passé. Commentant l’article souvent cité de Loftus intitulé « The Reality of Repressed Memories », Byrd souligne les points positifs soulevés par l’auteure concernant en particulier les attentes du thérapeute et leur influence possible sur la mémoire du client, mais il déplore l’insensibilité de Loftus pour les personnes abusées sexuellement qui voient leur crédibilité remise en question. Il termine en ajoutant que son message eût été plus pondéré et mieux accueilli par les cliniciens qui traitent des victimes d’inceste, eût-elle démontré plus de respect pour cet aspect du problème. Chose certaine, Loftus n’a pas été bien accueillie par un auditoire de psychologues et de psychiatres à San Francisco qui l’ont sifflée et huée. C’est malheureusement là où on en est rendu. Des professionnels sont devenus ennemis à cause de cette controverse, qui se poursuit avec «férocité » autant devant les tribunaux qu’en psychiatrie et en psychologie académique. On n’a qu’à lire le rapport de l’American Psychological Association pour constater le fossé, pour ne pas dire l’abîme, qui sépare les chercheurs et les praticiens. L’American Psychiatric Association est particulièrement inquiète de la tournure de ce «débat passionné » qui pourrait discréditer le témoignage de personnes traumatisées par un abus sexuel. Les psychanalystes Davies et Frawley qui, soit dit en passant, reconnaissent la réalité des abus sexuels, déplorent ce «cirque médiatique » qui banalise une souffrance profonde présente depuis longtemps et qui risque de rendre certains cliniciens sceptiques face à des cas d’abus sexuel en pensant que ces clients ne font qu’obéir à une mode. Dans leurs conversations avec des collègues portant sur les problèmes inhérents au traitement de l’abus sexuel, ces deux cliniciennes ont rencontré de l’incrédulité ou une réaction de malaise, comme s’il ne fallait pas aborder ce sujet ou ne le faire qu’à voix basse. Gannon voit dans la F.M.S. Foundation une question sociopolitique. L’acceptation de l’abus sexuel comme une réalité est relativement récente dans la société américaine. Il faut s’attendre à un mouvement de résistance. Cette résistance d’une société à reconnaître le passé comme ayant une influence sur les difficultés du présent, impliquant ainsi les parents, est un des leitmotiv de l’oeuvre d’Alice Miller, qu’elle a exprimé entre autres dans son excellent ouvrage au titre très significatif: La Connaissance interdite: Affronter les blessures de l’enfance dans la thérapie. Je pense que cette ex-psychanalyste a raison quand elle écrit:
Pour remettre les pendules à l’heure sur cette question de l’hypnose et de la mémoire, l’American Society of Clinical Hypnosis ( A.S.C.H.) a formé un comité d’experts qui ont publié leur rapport en 1994. Il me paraît nécessaire de citer ici quelques extraits de ce rapport où l’on fait une remarque très importante sur deux sortes d’orientation en recherche sur l’hypnose et la mémoire. D’une part, on étudie la mémoire normale pour mettre en relief sa faillibilité exprimée par ses inexactitudes et ses distorsions. D’un autre côté, on étudie l’exactitude et la persistance de la mémoire dans des situations de la vie réelle marquées par de fortes émotions, allant jusqu’au traumatisme. L’ouvrage édité par Helen Pettinati et intitulé Hypnosis and Memory reflète la première perspective tandis que la seconde se retrouve dans celui édité par Christianson dont j’ai déjà fait mention. Il va sans dire que la première orientation s’en donne à coeur joie dans la controverse sur les fausses-mémoires. Le rapport reconnaît que ce débat a présenté l’hypnose «de façon très négative » et il déplore l’insistance de la recherche sur la faillibilité de la mémoire pour les détails d’un événement et souhaite qu’on fasse autant d’efforts pour étudier l’exactitude sans doute imparfaite mais tout à fait valable de souvenirs traumatisants. Il est utile de rappeler que l’A.S.C.H. est la société scientifique professionnelle la plus considérable en Amérique du Nord formée de professionnels de la santé mentale utilisant l’hypnose. L’un de ses objectifs est de fixer des standards élevés pour la formation et la pratique dans le domaine de l’hypnose clinique. Je me permets d’ajouter qu’un des onze membres du comité interdisciplinaire chargé de revoir la littérature et de préparer le rapport, Alan Scheflin , a écrit avec David Spiegel l’article que j’ai trouvé le plus objectif et le plus pondéré sur toutes ces questions de l’hypnose, de la mémoire et des fausses-mémoires et ce, à l’occasion d’un procès où Spiegel témoignait pour la défense en même temps qu’Elizabeth Loftus. Lenore Terr était le témoin-expert pour la poursuite. Elle raconte ce procès dans son livre intitulé Unchained Memories: True Stories of Traumatic Memories, Lost and Found (1994,1-60), ouvrage très intéressant et éclairant sur les réminiscences traumatiques. Etant donné l’importance fondamentale de la mémoire et de l’hypnose pour une thérapie fondée sur le rappel différé de souvenirs traumatisants par la régression d’âge; étant donné les nombreuses faussetés véhiculées à l’occasion de la controverse des fausses-mémoires, faussetés émanant surtout de généralisations indues à partir d’études en laboratoire, je vais citer quelques extraits du rapport qui devraient replacer les choses dans leur véritable perspective:
( extrait du livre de Jean Côté intitulé La thérapie par le tunnel, p.52-64 ) . Voyez aussi : L'À-propos de Janet dans la controverse sur les fausses-mémoires. L'auteur de cet article
|
|||||||||
Tous droits réservés par ProVirtuel et Jean Côté © 2001
|
|
||||||||